5
Clarissa et sir Rowland étaient partis depuis à peine plus de quelques minutes quand Elgin, le majordome, entra dans la pièce depuis le hall, portant un plateau de boissons qu’il plaça sur une table. On sonna à la porte et il alla ouvrir. Un homme d’une beauté théâtrale, aux cheveux noirs, se tenait dehors.
— Bonsoir, monsieur, le salua Elgin.
— Bonsoir, je suis venu voir Mrs Brown, lui dit l’homme avec une certaine brusquerie.
— Oh oui, monsieur, veuillez entrer. (Fermant la porte derrière l’homme, Elgin demanda :) Qui dois-je annoncer, monsieur ?
— Mr Costello.
— Par ici, monsieur.
Elgin le précéda dans le hall. Il s’écarta pour permettre au nouveau venu d’entrer dans le salon, puis déclara :
— Si vous voulez bien attendre ici, monsieur. Madame est chez elle. Je vais voir si je peux la trouver.
Il fit mine de s’éloigner, puis s’arrêta et se retourna vers le visiteur.
— Mr Costello, avez-vous dit ?
— C’est cela, répondit l’inconnu. Oliver Costello.
— Très bien, monsieur, murmura Elgin en quittant la pièce, et il referma la porte derrière lui.
Demeuré seul, Oliver Costello parcourut la pièce du regard, la traversa pour écouter d’abord à la porte de la bibliothèque puis à celle du hall, puis s’approcha du bureau, se pencha, et examina attentivement les tiroirs. Entendant un bruit, il s’écarta vivement du bureau, et se tenait au centre de la pièce quand Clarissa entra par la porte-fenêtre.
Costello se retourna. Quand il vit de qui il s’agissait, il eut l’air stupéfait.
Ce fut Clarissa qui parla la première. L’air extrêmement surprise, elle hoqueta :
— Vous ?
— Clarissa ! Qu’est-ce que vous faites ici ? s’exclama Costello.
Il paraissait tout aussi surpris.
— C’est une question plutôt idiote, non ? répliqua Clarissa. Je suis chez moi.
— Ici, chez vous ?
Sa voix était incrédule.
— Ne faites pas comme si vous ne le saviez pas, dit sèchement Clarissa.
Costello la regarda fixement sans parler pendant un court instant. Puis, changeant complètement d’attitude, il observa :
— Quelle maison charmante. Elle appartenait autrefois au vieux je ne sais qui, l’antiquaire, n’est-ce pas ? Je me souviens qu’il m’a un jour amené ici pour me montrer des fauteuils Louis XV. (Il sortit de sa poche un étui à cigarettes.) Cigarette ?
— Non, merci, répondit Clarissa d’un ton sec. Et je crois que vous feriez mieux de partir. Mon mari ne va pas tarder à rentrer, et je ne crois pas qu’il sera ravi de vous voir.
Costello répondit avec un amusement assez insolent :
— Mais je tiens particulièrement à le voir. C’est pour cela que je suis venu, en fait, pour discuter d’un arrangement convenable.
— Arrangement ? demanda Clarissa, l’air perplexe.
— Arrangement pour Pippa. Miranda serait tout à fait d’accord pour que Pippa passe une partie des vacances d’été avec Henry, et peut-être une semaine à Noël. Mais en dehors de cela…
Clarissa l’interrompit brusquement.
— Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle. Le foyer de Pippa est ici.
Costello se dirigea nonchalamment vers la table sur laquelle étaient posés les verres.
— Mais ma chère Clarissa ! s’exclama-t-il, vous devez bien savoir que le tribunal a confié à Miranda la garde de l’enfant ? (Il prit une bouteille de whisky.) Je peux ? et, sans attendre la réponse, se servit un verre. L’affaire n’a pas été contestée, vous vous souvenez ?
Clarissa se plaça agressivement face à lui.
— Henry n’a autorisé Miranda à divorcer de lui, déclara-t-elle en énonçant clairement ses mots, qu’une fois qu’il a été convenu entre eux, en privé, que Pippa vivrait avec son père. Si Miranda n’avait pas accepté cela, c’est Henry qui aurait divorcé d’elle.
Costello eut un rire qui frisait la raillerie.
— Vous ne connaissez pas très bien Miranda, n’est-ce pas ? Elle change si souvent d’avis.
Clarissa se détourna de lui.
— Je ne crois pas un seul instant, dit-elle avec mépris, que Miranda veuille de cette enfant ou même se préoccupe d’elle le moins du monde.
— Mais vous n’êtes pas mère, ma chère Clarissa, répondit Costello avec impertinence. Cela ne vous ennuie pas que je vous appelle Clarissa, si ? continua-t-il, avec un autre sourire déplaisant. Après tout, maintenant que Miranda et moi sommes mariés, nous sommes pratiquement de la même famille par alliance.
Il avala son verre d’un trait et le reposa.
— Oui, je peux vous l’assurer, continua-t-il, Miranda éprouve maintenant de violents sentiments maternels. Elle considère qu’il faut que Pippa vive avec nous la plupart du temps.
— Je refuse de le croire, lâcha Clarissa.
— Comme vous voudrez. (Costello s’installa confortablement dans le fauteuil.) Mais il est inutile d’essayer de le contester. Après tout, il n’y a pas eu d’arrangement écrit, vous savez.
— Vous n’aurez pas Pippa, lui répondit fermement Clarissa. Cette enfant était dans un état nerveux épouvantable quand-elle est venue vivre avec nous. Elle va beaucoup mieux à présent, et elle est heureuse à l’école, et elle va continuer à vivre ainsi.
— Comment y parviendrez-vous, ma chère ? ricana Costello. La loi est de notre côté.
— Qu’y a-t-il derrière tout ça ? lui demanda Clarissa, l’air perplexe. Pippa vous est indifférente. Que cherchez-vous vraiment ? (Elle s’interrompit, puis se frappa le front.) Oh ! Quelle idiote je fais ! Bien sûr, c’est du chantage !
Costello était sur le point de répondre, quand Elgin apparut.
— Je vous cherchais, madame. Cela pose-t-il un problème si Mrs Elgin et moi-même vous laissons maintenant pour la soirée, madame ?
— Non, aucun, Elgin, répondit Clarissa.
— Le taxi est venu nous chercher, expliqua le majordome. Le dîner est servi dans la salle à manger. (Il allait partir, mais se retourna vers Clarissa.) Voulez-vous que je ferme ici, madame ? demanda-t-il tout en gardant un œil sur Costello.
— Non, je vais m’en occuper, l’assura Clarissa. Mrs Elgin et vous pouvez prendre votre soirée tout de suite.
— Merci, madame, dit Elgin. (Il se retourna à la porte du hall pour dire :) Bonsoir, madame.
— Bonsoir, Elgin, répondit Clarissa.
Costello attendit que le majordome ait refermé la porte derrière lui avant de reprendre la parole.
— Chantage est un mot très laid, Clarissa, lui fit-il remarquer avec un certain manque d’originalité. Vous devriez faire un peu plus attention avant d’accuser les gens à tort. Ai-je parlé d’argent à aucun moment ?
— Pas encore, répondit Clarissa. Mais c’est ce que vous voulez dire, n’est-ce pas ?
Costello haussa les épaules et écarta les bras avec un geste expressif.
— Il est vrai que nous ne sommes pas très riches, reconnut-il. Miranda a toujours été très extravagante, comme vous le savez sans doute. Je crois qu’elle pense qu’Henry pourrait peut-être rétablir sa pension. Après tout, c’est un homme riche.
Clarissa s’approcha de Costello et se planta face à lui.
— Écoutez-moi bien, ordonna-t-elle. Je ne sais pas ce qu’en pense Henry, mais je sais ce que j’en pense, moi. Essayez de sortir Pippa d’ici, et je vous combattrai bec et ongles. (Elle marqua une pause, puis ajouta :) Et toutes les armes seront permises.
Apparemment insensible à cet éclat, Costello gloussa, mais Clarissa reprit :
— Il ne devrait pas être difficile de trouver des preuves médicales du fait que Miranda est une toxicomane. J’irais même à Scotland Yard parler à la brigade des stupéfiants, et je leur suggérerais de vous tenir à l’œil, vous aussi.
Costello sursauta.
— Henry, avec sa droiture, n’appréciera pas beaucoup vos méthodes, l’avertit-il.
— Alors Henry devra faire avec, rétorqua-t-elle férocement. C’est l’enfant qui compte. Je ne vous laisserai pas tourmenter ou effrayer Pippa.
À cet instant, Pippa entra dans la pièce. En voyant Costello, elle s’arrêta net, l’air terrifié.
— Tiens, bonjour, Pippa, lança Costello. Comme tu as grandi.
Pippa recula en le voyant s’approcher d’elle.
— Je suis juste venu prendre des dispositions à ton propos, lui dit-il. Ta mère sera ravie de t’avoir de nouveau avec elle. Elle et moi sommes mariés, à présent, et…
— Je ne viendrai pas ! cria hystériquement Pippa en courant se réfugier auprès de Clarissa. Je ne viendrai pas. Clarissa, ils ne peuvent pas me forcer, n’est-ce pas ? Ils n’iraient pas…
— Ne t’inquiète pas, Pippa chérie, la rassura Clarissa, en l’entourant de son bras. Ton foyer est ici, avec ton père et moi, et tu ne vas pas le quitter.
— Mais je vous assure… commença Costello, immédiatement interrompu par Clarissa, furieuse.
— Sortez immédiatement d’ici ! ordonna-t-elle.
En faisant mine d’être effrayé par elle, Costello posa les mains sur sa tête, et recula.
— Immédiatement ! répéta Clarissa. (Elle avança sur lui.) Je ne veux pas de vous dans ma maison, vous m’entendez ?
Miss Peake apparut à la porte-fenêtre, portant une grande fourche à la main.
— Oh, Mrs Hailsham-Brown, commença-t-elle, je…
— Miss Peake, l’interrompit Clarissa. Voulez-vous montrer le chemin à Mr Costello, par le jardin, jusqu’à la grille donnant sur le golf ?
Costello regarda miss Peake, qui leva sa fourche en lui rendant son regard.
— Miss… Peake ? interrogea-t-il.
— Enchantée, répondit-elle avec force. C’est moi qui m’occupe du jardin, ici.
— En effet, oui, dit Costello. Je suis déjà venu une fois, vous vous en souvenez peut-être, pour jeter un coup d’œil sur des meubles anciens.
— Ah oui ! répondit miss Peake. À l’époque de Mr Sellon. Mais vous ne pourrez pas le voir aujourd’hui, vous savez. Il est mort.
— Non, je ne suis pas venu le voir, déclara Costello. Je suis venu voir… Mrs Brown.
Il insista légèrement sur le nom.
— Ah oui ? Vraiment ? Eh bien, vous l’avez vue maintenant.
Elle semblait se rendre compte que le visiteur s’était rendu indésirable.
Costello se tourna vers Clarissa.
— Au revoir, Clarissa. Vous aurez de mes nouvelles, vous savez.
Ses paroles ressemblaient presque à une menace.
— Par ici, lui indiqua miss Peake avec un geste vers la porte-fenêtre.
Elle le suivit dehors, en lui demandant :
— Vous voulez prendre le car, ou vous êtes venu en voiture ?
— J’ai laissé ma voiture près des écuries, l’informa Costello tandis qu’ils traversaient le jardin.